Georges la Saucisse

J'ai écrit cinq contes !

La Toute Petite Pantoufle avait raconté toute son histoire à Maxime sur le chemin du retour, après que celui-ci lui ait résumé l'actualité, et par chance du pile poil, le récit était terminé alors que les deux compères franchissaient la porte de la maison de la pantoufle. Maxime réagit avec stupéfaction à la fin du récit. “Mais alors vous dites que vous avez poussé des trombes d'eau en continu pendant plusieurs semaines ? Vous savez qu'on a fait des films sur des gens comme vous, qui sauvent des villes et tout ?” “Ah bah vous savez, je savais même pas que je pouvais faire ça à la base. J'ai déjà remarqué que j'étais capable de couper du fromage très très vite, mais pas plus.” “Mais tu as tout de même un certain talent dans la maniiipulation du cliiimatiiiseur.” Cette troisième réplique ne provenait ni de la pantoufle ni du serpent.

Au milieu de la pièce où se dressait la pantoufle et son climatiseur voilà quelques semaines, se dressait désormais le troisième acteur de cet évènement ... le tournevis ! “Mais c'est mon tournevis ! Depuis quand arrives-tu à tenir debout tout seul et à parler ?” “Et biiien je crois que l'eau de ce cliiimatiiiseur n'était plus tout à fait normale.” 'Attendez attendez attendez.” interrompa Maxime. “Vous pourriez arrêter de prolonger les i comme ça ? C'est absolument horrible à écouter.” “Et biiien je suiiis désolé, on ne choisiiit pas sa voix.” “Je vais quitter la pièce avant de faire un meurtre.” Désormais en tête-à-tête avec la Toute Petite Pantoufle, et celle-ci ayant raconté son histoire, c'est au tour du tournevis d'expliquer les circonstances de sa naissance.

“Après le dérèglement du cliiimatiiiseur, j'ai vu que tu avais été propulsée par la fenêtre. De mon côté, j'ai nagé péniiiblement dans l'eau quiii s'en échappait, mais j'ai aussiii fiiiniii par être défenestré. La propulsiiion de l'eau m'a fait percuter une sorte de réacteur, et j'ai alors poussé un hurlement. C'est à ce moment que j'ai découvert que je pouvais désormais parler. Mais je n'ai pas eu le temps de m'esclaffer devant ce nouveau don, je devais m'échapper de ces trombes d'eau. Par chance, l'espèce de réacteur possédait des viiis quiii en protégeaient l'entrée. Donc j'ai juste eu à les déviiisser pour me protéger à l'intériiieur. Seulement, un peu d'eau est également entrée quand je suis entré dans le réacteur, et s'est infiiiltrée dans les ciiircuiiits. La machiiine s'emballait, j'ai dû la quiiitter assez viiite. Mais avant de partiiir, j'ai noté que quelque chose de louche était à l'intériiieur ... une table basse. Puiiis après j'ai erré dans la maison jusqu'à ce que tu reviiiennes.”

La pantoufle reprit la discussion. “Une table basse dans une machine ? Il me semble avoir vu ça avant de tomber dans les égoûts moi aussi. Et c'est donc juste après ça qu'a eu lieu la catastrophe des tables basses ?” “Ouiii, ça a commencé juste après que le réacteur se soit emballé, après que l'eau s'yyy soit infiiiltrée. Eau quiii s'est infiiltrée parce que j'ai ouvert le réacteur. Je crois que j'ai fait une grosse boulette.”

La Boulette du Tournevis

Le soir venu, Maxime le Serpent Fer à Repasser eut l'idée d'organiser un gros gueuleton dans le village voisin, afin de rassembler tous les protagonistes de l'histoire et de se mettre d'accord sur un plan d'action commun pour la suite. Toutes et tous étaient venus, le tournevis, la Toute Petite Pantoufle repêchée dans les égoûts, le Funambule et la Pyramide de Chameaux. Seule manquait à l'appel la Toute Petite Pantoufle du début de l'histoire, qui était introuvable. Maxime était venu avec une grande marmite pleine d'une espèce de soupe, il servit tout le monde dans des bolinettes, et tout le monde se mit assis sur une table basse. Parce qu'en fin de compte, c'est quand même pratique tous ces meubles.

“IIIl est très bien votre plat, qu'est-ce que vous avez miiis dedans ?” “J'ai rien compris avec vos i en trop, je vous avais prévenu la dernière fois, c'est affreux.” “Écoutez, bien que je sois à plusieurs dizaines de mètres de haut et que je n'aie toujours pas retrouvé ma baguette, je peux entendre d'ici que vous êtes tout de même en train d'accuser notre ami commun de ses tics de langage, et je peux vous dire que ce n'est pas un comportement très correct à adopter au sein d'une société moderne.” “Et bien moi et mes comparses sommes heureux d'avoir enfin à manger après toutes ces semaines d'exploitation au cirque. Mais je serais curieux d'avoir la recette également.” “Bon bah je vous la donne, c'est un ragoût familial à base de substances grasses, donc on a du gruyère fondu, du beurre, de la gélatine, du pâté, de la moelle, du lard cru, et le tout est plongé dans plusieurs huiles de cuisson pour donner du goût.” “Ah, je me disais aussi que ce n'était pas moi qui manquais d'équilibre sur mon fil, ce sont mes organes qui sont en train de dysfonctionner. Est-ce que quelqu'un peut chercher mon filet de sécurité au cirque ? Je pense que je vais chuter incessamment sous peu.” “Et vous diiites que c'est ma maniiière de parler quiii est affreuse, mais je crois que je n'ai jamais riiien mangé d'aussiii gras de ma viiiiii...”

Les artères du tournevis étant encore à l'état primitif, elles n'ont pas supporté le plat de Maxime, et le tournevis est décédé.

“Bon s'il vous plaît ! S'il vous plaît !” cria la pantoufle afin d'être entendue. “Aujourd'hui, j'ai appris que mon tournevis avait pris vie et qu'il avait bousillé une expérience scientifique ayant mené à la submersion de mon village natal sous des tables basses, que suite à ça, toutes mes amies pantoufles étaient portées disparues à l'exception d'une qui a disparu seulement ensuite, que mon tournevis possédait des artères et que les boucher avec du gras le tuait, que les chameaux du cirque voisin ne sont pas nourris, ...” “Et pas seulement les chameaux ! Moi aussi ! C'est peut-être pour ça d'ailleurs que j'ai un problème avec le ragoût maintenant, j'ai plus l'habitude de manger. D'ailleurs pourquoi personne ne part chercher mon filet de sécurité ?” “Les représentants de la Pyramide de Chameaux dont je fais partie digèrent en ce moment. Nous n'avons plus assez de place dans nos bosses pour stocker toutes ces réserves.” “EST-CE QU'ON PEUT PARLER D'AUTRE CHOSE QUE DE CE PLAT DE MERDE ?”

Le soudain hurlement de la pantoufle avait glacé le sang de tous les participants. “Et pour tout dire, ça m'arrange d'avoir le sang glacé, ça m'évite de m'évanouir et de chuter de mon fil, je suis tout de même à plusieurs dizaines de mètres au-de” “AAAAHHHH !!!” La pantoufle avait perdu patience, elle quitta le repas précipitamment, et le village voisin.

Le Gras Ragoût

“Dans un premier temps, je tiens à vous remercier toutes les deux d'avoir accepté notre offre, nous sommes en perpétuelle recherche de nouvelles recrues, et vos histoires rejoignent aisément les théories pour lesquelles nous nous battons depuis des siècles maintenant. Vous avez pu vous retrouver aujourd'hui, mais uniquement par le pur fruit du hasard. Vous, vous êtes venue nous voir après qu'on ait préféré un chapeau ridicule à l'écoute de votre tracas. Vous, c'est l'un de nos employés qui vous a repéré alors qu'un débat sur un ragoût dégueulasse avait pris le pas sur votre tracas. Nous, nous recevons des dizaines d'organismes vivants chaque jour, et du fait que vous vous soyez croisées malgré vos deux parcours différents et le fait que vous soyez arrivées avec plusieurs jours d'écart tient du prodige.

J'ai écouté vos histoires, j'ai entendu vos tracas, et pour tout vous dire, je n'en ai absolument rien à foutre. Mais rien. Vous n'avez aucune chance de retrouver vos amies, et je ne vous aiderai pas dans cette tâche, car elle est perdue d'avance, car elles sont probablement décédées des suites de cette invasion de tables basses. Mais votre tracas est légitime. Vous vous inquiétez, vous ne dormez plus la nuit du fait de penser au sort qui a pu être réservé à vos amies. Et quoi que je vous dise, vous resterez bornées et croirez que votre Ribambelle pourrait se reconstituer un jour. Après tout, vous vous êtes finalement retrouvées, alors pourquoi faudrait-il cesser de croire que vos camarades pourraient être retrouvées ? Je ne peux vous en vouloir pour cela, tout le monde est naïf, tout le monde est instinctivement optimiste, tout le monde croît en l'espoir. Et c'est nul.

Mais plutôt que de vous blâmer, je vous propose d'apprendre à faire de ce tracas qui vous obsède ... un moment agréable à passer.

Pour la plupart d'entre nous, nous sommes nés. Certes, il existe des mères qui se forment autour de leur enfant et qui découchent, mais ce n'est pas le propos, et vous verrez que nos théories restent applicables. Dès notre naissance, nous n'avons pas conscience de notre environnement, et notre tracas est bien moindre, car souvent nous hurlons, mais sans savoir pourquoi. Néanmoins, dès notre naissance, nous sommes source de tracas, pour nos proches pour ceux qui en ont. Nous provoquons le tracas chez les autres tout au long de notre vie, et faisons naître du tracas en nous à cause du comportement des autres. Et nous devons vivre avec. Alors plutôt que de nier ce tracas, ou d'être frustré que personne ne nous écoute, apprenons à faire de ce tracas quelque chose d'agréable. Faisons grandir en nous une forme de joie, soyons heureux de ressentir ce sentiment si naturel que le tracas !

Youpi ! Mes amies sont mortes ! Youpi ! Une catastrophe écologique a détruit la ville ! Youpi ! Je vais perdre des organes voire la vie à cause de ce repas ! Youpi ! Je paie pour voir un spectacle de chameaux et de funambules exploités !

Prononcez ces phrases à voix haute, et voyez à quel point le tracas en devient plus supportable ! Essayez ! Essayez !

Merci d'être venues, n'oubliez pas de prendre le DVD gratuit de notre formation dans le petit présentoir à l'entrée, et à demain !”

Le Tracas Agréable

Quatre mois furent nécessaires pour que tout le monde termine de digérer le Gras Ragoût. C'est au terme de ces quatre mois que le Funambule et la Pyramide de Chameaux invitèrent Maxime le Serpent Fer à Repasser à assister à une représentation du Cirque Francis Château. Ce cirque autrefois fort réputé avait vu sa fréquentation chuter lors de ces derniers mois, le Funambule et les Chameaux étaient incapables de présenter leur numéro habituel à cause de leur digestion. Il ne restait dès lors que Francis Château lui-même pour assurer le rôle de Monsieur Loyal, ainsi que les Saltimbanques qui font des acrobaties en se lançant des briques, ce qui n'est tout de même pas très impressionnant.

En entrant sous le chapiteau, Maxime découvrit qu'il était le premier membre du public à être arrivé pour assister à la représentation du jour ... et il était également le dernier. Il disposait des six cents places des tribunes pour lui tout seul. Il s'en réjouit : “Chic, je vais pouvoir étendre mes jambes !” Il s'agissait là d'un trait d'humour, car Maxime ne possède pas de jambes. C'est très rigolo.

La représentation battait son plein, Francis Château présentait chaque numéro avec ardeur, mais aussi un peu bizarrement, mais personne n'y faisait attention. Le Funambule ouvrit le bal, et marcha sur un fil à plusieurs dizaines de mètres de haut, et ce sur une distance de plusieurs centimètres ! La Pyramide de Chameaux suivit rapidement, en montrant de manière époustouflante un chameau en équilibre sur deux autres, qui ont ... marché pendant deux minutes ! Voilà trois minutes que le spectacle avançait et il touchait déjà à sa fin. C'est à ce moment qu'entrèrent les deux saltimbanques qui se lançaient des briques. S'avançant sur la scène tout en faisant des saltos avant, chacun avait en main une brique. Les saltos terminés, ils s'échangèrent les briques trois fois en se faisant des passes en cloche. Il s'agissait là du point culminant du spectacle, et il était maîtrisé à la perfection.

Le numéro terminé, Maxime essaya d'applaudir, puis Francis Château entra une dernière fois sur scène pour saluer les artistes et le public : “Merci ! Merci à toutes et à tous ! Du moins ... je dirais plutôt merci à vous tout seul en fait !” Maxime était épaté et ne put retenir un cri. “Oh, il parle de moi !” “Oui, de vous, bien vu cher ami ! Du moins, devrais-je vraiment vous qualifier d'ami ? À en croire ces deux personnes qui sont venues me voir voilà quelques semaines ... vous jouez un rôle prépondérant dans leurs ... tracas.” “Hein ?” “Je devrais plutôt vous remercier, car c'est grâce à vous que ces deux personnes sont devenues d'ardentes recrues du mouvement que je dirige sur mon temps libre le week-end. Jamais je n'avais vu deux organismes renoncer à leurs espoirs aussi vite. Ces deux personnes ont compris qu'elles ne retrouveraient jamais leurs amies, et que vous ne seriez pas là pour les aider !” “Je comprends rien à ce que vous racontez.” “Vous avez raison, je m'égare. Après tout, vous êtes venu pour assister au mouvement que je dirige en semaine, le cirque qui porte mon nom ! Composé de six artistes qui donnent tout ce qu'ils ont pour vous avoir proposé ce spectacle inoubliable de sept minutes !” “Bah c'est pas difficile de tout donner, ils ont déjà rien à manger.” “... quivousaditça?” “Nous.”

La voix d'un des chameaux avait retenti, alors que des briques étaient projetées en direction de Francis, qui parvient à les esquiver. “Vite Maxime ! Sortez d'ici !” hurla le même chameau. Le Serpent ronchonna quelque peu de voir le spectacle se terminer ainsi, mais s'exécuta.

Les Briques des Saltimbanques

Les employés du cirque et Maxime s'étaient échappés du chapiteau en courant, alors que Francis grommelait encore très fort depuis l'intérieur. Ces hurluberlus ne se rendirent néanmoins pas très loin, et se placèrent sur un banc juste à côté, du moins, à l'exception du funambule qui était toujours sur son fil à plusieurs dizaines de mètres de haut. Maxime était toujours circonspect vis-à-vis de la situation, il insista pour en savoir plus au sujet de Francis Château, et l'un des chameaux lui répondit.

“Voyez-vous, vous avez peut-être constaté que Francis dispose d'un physique disproportionné. Il n'est pas courant pour un être humain d'avoir une si grosse tête sur un si petit corps.” “Vous savez, je m'arrête pas au physique des gens, hein euh.” “Non non, c'est important pour comprendre son histoire. Avant d'être Monsieur Loyal, il était Monsieur Muscle.” “Quoi.” “Oui, il était capable de soulever trois sacs de farine avec une seule main, on le surnommait même parfois Monsieur Musclo-Farine, mais c'était un peu ridicule comme nom.” “Mais, ils sont passés où ses muscles alors ?” “Afin de devenir plus fort, il a suivi un traitement spécial qu'on appelle la chirurgie de vigueur. Le but était de faire pousser plus de muscles dans le corps via des ajouts de substances molles avec des pompes. Mais les machines se sont détraquées pendant l'opération, et ont repoussé tous ses organes dans sa tête.” “Mais c'est dégoûtant.” “Et donc, il a perdu 90% de sa masse corporelle, masse qui s'est déplacée dans son crâne. Donc on pense qu'il a un problème depuis là. Il ne fait plus confiance à rien ni à personne depuis que son suivi post-opération a raté. Les médecins se sont retrouvés surbookés et démunis face à sa situation. Alors Francis s'est retrouvé à détester tout et tout le monde, et à entraîner des gens avec lui.” “Et c'est de là aussi qu'il a commencé à arrêter de vous nourrir ?” “Ah non, ça c'est depuis toujours. Il ne nous a jamais demandé notre avis.” “Mais faut faire quoi alors ? On peut inverser le processus et redéplacer ses organes dans son corps à leur position normale ?” “Non, il faudrait plutôt le pousser à refaire une chirurgie de vigueur.” “Quoi.” “Faire une deuxième chirurgie, qui réussisse cette fois, pour lui faire pousser des muscles dans le corps pour remplacer ses organes.” “Mais au fait, il fait comment pour manger et respirer du coup ? Et comment il ferait si on met des muscles là où devraient être son estomac et ses poumons ?” “Je n'en sais rien, je suis un chameau, je n'ai pas étudié la biologie.” “Bon, comment on fait une chirurgie de vigueur ?” “La seule chose que je sais, c'est que ça implique du pesto. Parce que c'est une sauce riche en fer, et que le fer c'est important pour les muscles.” “Et comment on fait du pesto ?” “Avec du basilic, du parmesan et de l'huile d'olive. Il faut tout mixer à froid.” “Bon très bien, faut chercher tout ça, allons au supermarché !” “Le supermarché a été terraformé sous les tables basses.” “Bon très bien, alors je vais plonger dans les tables.”

Deux semaines et trois allers-retours dans les tables plus tard, Maxime n'était toujours pas parvenu à entrer dans le supermarché.

Chirurgie de Vigueur

Malgré ses allers-retours dans les tables basses, Maxime finit par trouver une issue, l'entrée du supermarché qu'il cherchait maintenant depuis deux mois ! Submergé par l'enthousiasme, il se laissa aller par une déclaration foudroyante : “Ah bah il était là.”

Passant le seuil du magasin, Maxime commença comme à son habitude par jeter un œil aux promotions. Puis il se souvint du fait que le supermarché était enseveli sous les tables basses depuis plutôt longtemps, et qu'en conséquence, il était peu probable que les promotions se soient actualisées depuis la dernière fois. Après avoir flâné dans le rayon des livres, il se dirigea vers le rayon alimentaire, pour y chercher du pesto. Mais pas de chance, en arrivant, il découvrit que toutes les boîtes à pesto avaient disparu. Il se rendit alors dans le rayon du basilic, mais il n'y avait plus de basilic. Il se rendit alors dans le rayon du parmesan, mais il n'y avait plus de parmesan. Il se rendit alors dans le rayon de l'huile d'olive, mais il n'y avait plus d'huile d'olive. “Sapristi !” interjecta-t-il. Pour ne pas être venu pour rien, il prit douze boîtes de thon et se rendit en caisse. Mais pas de chance, il n'y avait plus d'employé pour gérer la caisse, après tout, le supermarché avait vécu une sorte d'apocalypse voilà quelques mois. En honnête client, Maxime replaça le thon en rayon, et se dirigea vers la sortie du magasin.

Mais une lumière s'échappait de la parapharmacie à la sortie du magasin. L'instinct curieux du serpent prit le dessus, et il passa la porte pour y découvrir ce qu'il s'y tramait. Au milieu des médicaments sans ordonnance était ouverte une trappe au sol, de laquelle provenait la lumière. “Y'a quelqu'un ?” lança Maxime en direction de la trappe, mais sans recevoir de réponse. Il descendit. Sur un des murs du sous-sol était inscrite sur une plaque la mention “Cabinet Secret de la Parapharmacie, niveau de sécurité 28, cacahouètes interdites.”. La lumière provenait d'un peu partout sans que l'on puisse identifier de source précise.

“Ne faites pas un pas de plus et mettez les mains derrière la tête.” ordonna une voix ayant retenti derrière Maxime. “Je n'ai pas de mains.” répondit le Serpent Fer à Repasser. “Maxime, c'est vous ?” Le Serpent se retourna, il vit le boulanger d'Hertzenfoulchenheim armé d'une espèce de bâton. “Ah, monsieur le boulanger ! Ça fait plaisir de vous voir ! Mais qu'est-ce que vous faites là ?” “Bah vous savez, boulanger c'est pas mon métier principal. À la base, je suis scientifique, mais j'ai été obligé de prendre un second travail pour me nourrir. La recherche c'est pas super bien financé.” “Et donc vous êtes un parapharmacien et vous menacez les gens avec des bâtons ?” “Bah vous savez, le dicton dit 'La parapharmacie, c'est pour tes amis, c'est pour tes ennemis, parce qu'on ne filtre pas les clients à l'entrée de la parapharmacie.', mais vu que ça fait plusieurs mois que je suis enfermé ici, alors les visites c'est pas fréquent. Désolé de vous avoir brusqué du coup.” “Ah.” “Et donc non, je suis pas parapharmacien. Je faisais partie d'une équipe de recherche qui menait des expériences sur la solidité des tables basses, et je m'étais dévoué pour chercher des produits à la parapharmacie pour continuer nos expériences. Donc je suis entré dans ce cabinet où on avait stocké nos produits, mais quand j'ai voulu ressortir, l'entrée du supermarché avait été bouchée par des milliers de tables basses. Et depuis, je suis coincé ici.” “Ah.”

Maxime acquiesçait, mais vu que le boulanger faisait des phrases très longues, il n'avait rien écouté depuis le début.

Le Cabinet de la Parapharmacie

Le boulanger continuait ses discours, mais Maxime finit par retendre l'oreille au prononcement de ces mots : “... et donc ça pourrait permettre de faire disparaître les tables basses.” “Ah.” “Alors j'ai pris toutes les boîtes à pesto, et j'en ai refait ensuite avec tout le basilic, le parmesan et l'huile d'olive du magasin, mais il me manque encore pas mal de basilic pour finir toutes les munitions nécessaires pour faire un vrai tunnel.” “Ah.” “Vous écoutez ce que je dis depuis tout à l'heure ?” “Ah.” “Parce que là, on est entré dans l'herboristerie du supermarché, et vous avez pas changé de réplique depuis qu'on a quitté la parapharmacie.” Maxime venait en effet de se rendre compte qu'il avait changé de pièce depuis la dernière fois qu'il avait écouté le boulanger. Il était entré dans une boutique remplie d'herbes, mais avec une chouette moquette. “Ah.” “J'ai déjà pris tout le basilic de l'herboristerie, mais j'ai vu une vidéo sur Internet qui dit qu'on peut remplacer le basilic par l'aneth. Du coup, j'espère qu'il y a de l'aneth ici, et que ça va marcher.” “Ah.” “En effet, en voilà un pot, c'est l'heure de faire des essais, alors poussez-vous.” “Ah.”

Le boulanger posa l'aneth par terre, puis le saupoudra de parmesan, puis y ajouta quelques gouttes d'huile d'olive, ce qui eut pour effet ... de bousiller la moquette. “Ah.” “Et bien, heureusement que l'herboriste est décédé, il aurait pas apprécié ... ceci dit, je peux essayer d'ajouter du feu, ou de l'eau.” Le boulanger consulta un livre de poche intitulé “Le livre de poche de l'alchimie”. “Ah bah non, là-dedans, ils disent que c'est pas nécessaire d'ajouter quoique ce soit, c'est sensé marcher.” “Ah.” “Ou alors, ça vient du fait que j'ai jamais rangé ce livre dans ma poche, du coup, la formule marche moins bien.” “Ah.” “Je sais ce que vous allez me dire, que l'alchimie c'est pas précis et qu'on a inventé les atomes depuis, et bien figurez-vous que vous êtes pas le premier à me le dire et que j'en ai marre qu'on me fasse toujours cette réflexion. Alors taisez-vous !” “Ah.” “Si je puis me permettre un jeu de mots sur la situation, vu que vous répétez la même lettre depuis tout à l'heure, je peux suggérer que vous êtes ... pas net.” “Ah.” “Pas net, comme l'herbe que j'ai essayé d'utiliser à l'instant, ça se prononce pareil, du coup ça fait un trait d'humour phonétique qui doit détendre la situation.” “Ah.” “Bon vous savez quoi, vu que vous en avez rien à fiche de mes traits d'humour, vous pouvez prendre quelques-unes de mes munitions de pesto, vous les lancez sur les tables basses, elles devraient fondre, et ça devrait vous aider à sortir d'ici. Alors barrez-vous.” “Ah.” “Et prenez mon bâton avec vous, je sais plus où le ranger, ça prend un tas de place. Il est même pas à moi, c'est quelqu'un qui l'a oublié à la boulangerie à la base. Je voulais le rendre, mais j'ai oublié à qui il était.” “Ah.”

Maxime avait rejoint la sortie du magasin, mais le boulanger eut une dernière phrase et un dernier cadeau à son attention avant de le quitter. “Allez, bonne route ! Et vu que j'ai envie que vous partiez le plus vite possible, si vous voulez remonter plus rapidement, ici il me sert plus à rien, alors je peux vous prêter mon vélo !”

Alchimie à l'Herboristerie

Maxime avait fait dix mètres dans les tables basses sans utiliser de pesto, afin de s'éloigner du boulanger de manière diplomate. Ce n'était pas tâche aisée de se déplacer au milieu d'un amas de tables basses avec dix caisses de munitions de pesto, un bâton et un vélo, et c'est en constatant qu'il avait mis quarante jours pour faire ces dix mètres que Maxime décida finalement de tester l'effet de ce pesto sur les tables.

Il ouvrit une boîte. En lança le contenu sur les tables. Il attendit une heure. Mais il ne se passait rien. Et ça puait le basilic dans toute la zone.

Ne sachant que faire face à cette situation, le Serpent pencha la tête en avant afin de demander son avis au sol. “Bonjour, vu que vous êtes là, vous auriez pas une idée pour enlever toutes ces tables ?” demanda Maxime. “Au-delà du champ du végétal vous ne voyez pas.” répondit le sol, sans qu'on sache pourquoi il avait formulé sa phrase à l'envers. “Pourquoi vous avez formulé votre phrase à l'envers ?” “Peu d'importance, l'ordre des mots a. Leur signification il faut interpréter. Vert est le pesto, végétal est le pesto, le végétal est la solution.” “Faut que j'arrête de manger de la viande ?” “La nature dans son ensemble tu dois voir, ce que le pesto peut, le reste de la nature le peut. La nature autour de toi, que dit-elle ?” “Que ça pue le basilic depuis une heure.” “Sous ton fer, la réponse est. Sur un jardin tu marches. Les tables basses terraformées ne l'ont pas modifié. Les légumes que tu y trouveras, seront la clé qui feront que des tables basses tu sortiras.” “Je dois arracher des carottes et des radis ?” “Comme un fluide, le légume tu dois voir. Ressens le légume tout autour de toi. Présent il est. Accompagnera, il t'.” “Il quoi ?” “Ressens le sol.” “Mais je pige rien depuis tout à l'heure, arrêtez avec vos phrases à la noix et dites-moi ce que je dois faire.” Mais le sol ne répondait plus. “Allô ?” Le sol n'avait pas de téléphone, ça n'avait pas de sens de dire allô dans cette situation, mais Maxime ne sachait que faire.

Après dix minutes de réflexion, Maxime eut une idée. “Ah mais vu qu'il parlait comme le machin vert dans le film-là, je peux essayer de faire de la magie avec les légumes là-dessous. Ça a peut-être un rapport.” Le Serpent ferma les yeux et se concentra sur le sol. Il ressentait désormais la terre, les carottes, les radis, les courgettes. Le sol tremblait. Maxime ne s'en rendit pas compte, mais il venait par la seule force de son esprit d'extirper les légumes de la terre. Ce retrait de légumes avait provoqué l'apparition d'un champ de force qui traversait toutes les tables, les arrachait de leurs fondations, et les fit flotter en l'air. En l'espace d'une minute, toutes les tables recouvrant Hertzenfoulchenheim et le village voisin avaient rejoint le ciel.

Puis Maxime ouvrit les yeux et découvrit la situation. “Ah.” Ayant perdu sa concentration, toutes les tables retombèrent brusquement.

La Magie des Légumes

Maxime s'était retrouvé enfoncé comme un clou dans le sol suite à la chute des tables basses sur sa tête. Après un voyage de plusieurs mètres sous terre, il se retrouva dans une couche de sable. Effectivement, les couches sédimentaires situées sous Hertzenfoulchenheim constituent un patrimoine géologique sommes toutes fascinant. La croûte est constituée de plusieurs couches de terre, de sable, puis il y a aussi un peu de feldspath et de mica, sans compter des présences de sel et de graines de moutarde. Le Serpent n'avait néanmoins pas pris le temps de réviser ses cours de Sciences de la Vie et de la Terre, en effet, le sol lui fit la morale dès son arrivée dans la couche de sable. “Besoin d'entraînement tu as.” “Si vous m'aviez détaillé la procédure plutôt que de me lancer des énigmes, je serais peut-être pas là.” “C'est en étant tombées, que le vélo du boulanger, les tables ont fracassé.” “Ma foi tant pis, c'est comme ça. Je comprends pas pourquoi il me l'avait donné, on pouvait pas circuler en vélo dans toutes ces tables.” “La Baguette du Funambule par le choc détruite également a été.” “La baguette duAH mais c'était ça le bâton qu'il m'a filé. Je me disais bien qu'il y avait une histoire de machin oublié chez le boulanger voilà quelques mois.” “Détruit tout se au sein de ta présence, mais changer encore peux tu.” “Vous pouvez vraiment pas mettre les mots dans l'ordre ? Je vous comprends de moins en moins.” “À la sagesse tu n'as pas accédé, tes amis tu as trahi, les pantoufles tu as abandonné, le funambule tu n'as pas écouté, les chameaux tu as négligé.” “Une fois j'ai aussi grillé un feu rouge et dépassé une femme enceinte à la caisse du supermarché.” “De cette histoire tu es ... le tartempion.” “Ah mais c'est un mot qui existe vraiment ?” “La situation changer tu peux encore. Crois en la force du sol et de ses composants.” “Vous parlez de vous à la troisième personne, mais j'imagine qu'on peut faire avec.” “N'a pas été détruit le pesto a été. Les tables basses encore peuvent être nettoyées. Francis Château encore peut être sauvé, et les pantoufles libérées.” “Et vous suggérez quoi alors ? Vous avez entendu le boulanger, on a plus de basilic.” “Précédemment, tu ne m'as pas écouté. Les légumes, le sol, le fluide, leur harmonie tu dois percevoir.” “Vous savez, j'ai pas pris le temps de réviser mes cours de Sciences de la Vie et de la Terre, là c'est vous qui avez pas écouté ce qu'on a dit tout à l'heure.” Le sol ne répondait à nouveau plus. “Allô ?” Et le sol n'avait toujours pas de téléphone.

Pour remonter à la surface, le Serpent Fer à Repasser nagea dans le sable puis dans la terre, ce qui est une situation terriblement difficile à illustrer ou même à imaginer. En arrivant à l'air libre, il découvrit que les tables étaient toujours là, ainsi que les boîtes à pesto qui avaient survécu au choc. Les tables et les boîtes étaient simplement disposées différemment. Avant de continuer sa route, Maxime prit le temps de réfléchir à voix haute. “Je ne veux pas être le tartempion de ces histoires. Beaucoup de personnes comptent sur moi, et je les ai déçu. Il est temps de me rattraper, de rattraper toutes ces erreurs que j'ai fait ces derniers mois ... du coup je pense que je vais leur offrir des yaourts pour m'excuser. Tout le monde aime les yaourts.” “Ne vous tracassez pas pour ça, acceptez juste d'être un gros nul.”

Maxime reconnaissait cette voix.

Tartempion sous le Sable

Le Serpent Fer à Repasser n'eut pas le temps de dire quoique ce soit, et se fit assommer d'un coup de pantoufle. “Oh j'en ai marre de me faire assommer ...” furent ses derniers mots avant de plonger dans un certain sommeil.

Au réveil, il était attaché sur un lit. Alors qu'il s’apprêtait à faire son premier mouvement, un vacarme assourdissant avait soudainement pris ses tympans. “IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII” Il s'agissait du lit qui grinçait comme aucun autre lit au monde n'avait jamais grincé avant lui. “Bonsoir Maxime, et bienvenue sur le Lit qui fait du Bruit.” Maxime leva la tête, ce qui réalisa un nouveau bruit horrible. Le choc du bruit passé, il vit devant lui les deux Toutes Petites Pantoufles qu'il avait accompagné au cours des derniers mois. Les deux consœurs se relayèrent ensuite pour présenter la situation au Serpent.

“Ça nous a pris du temps, mais on vous a enfin retrouvé.” “Nous avons beaucoup travaillé sur nous depuis la fois où vous nous avez lâché.” “Mais heureusement, nous avons rencontré Francis Château, qui nous a appris à convertir notre frustration en un sentiment positif.” “Et ça franchement c'était nécessaire, ça fait des mois qu'on a plus revu une seule des autres pantoufles de notre Ribambelle, on encaisse pas ce genre d’évènement sans aide.” “Aide que vous n'avez pas voulu nous fournir, vu que vous avez préféré vous extasier sur votre chapeau ou intoxiquer vos contemporains avec de la graisse parfumée à la nourriture.” Notons que pendant ce monologue réparti sur deux personnes, le lit continuait de grincer horriblement, du fait que Maxime ne pouvait logiquement pas rester parfaitement immobile. En conséquence, il ne parvenait pas à entendre l'intégralité du monologue à cause du bruit. “Mais nous avons compris avec le temps. Vous avez augmenté en nous notre taux de tracas, alors qu'il était déjà très élevé. En cela ... nous devons vous remercier.” “En agissant comme un gros nul, vous maîtrisez en fait la conversion du tracas en sentiment agréable comme personne. Nous ne l'avions pas compris à l'époque, mais aujourd'hui c'est limpide. Vous êtes fait pour rejoindre notre groupe, aux côtés de Francis Château.” “Il faut néanmoins dans votre cas passer une épreuve pour nous assurer que vous êtes bien un maître dans cette conversion. Dans votre cas, ce sera l'épreuve du Lit qui fait du Bruit.” “Vous êtes actuellement sur le lit le plus bruyant du monde, il est impossible d'y bouger le petit doigt sans le faire grincer atrocement.” “Vous serez libéré de ce lit dans 24 heures, après en avoir subi le bruit tout du long.” “La difficulté est que nous sommes en zone sismique, et que de réguliers tremblements de terre poussent ce lit dans ses derniers retranchements à peu près toutes les deux heures.” “Et si vous n'êtes pas un maître du tracas agréable, vous subirez le tracas que nous avons subi en votre présence, et comprendrez la douleur que nous avons ressenti, ce ne sera que vengeance.” “Allez, à demain !”

Les deux pantoufles avaient quitté la pièce et refermé la porte. À tout moment, un tremblement de terre pouvait surgir, faire grincer le lit et détruire psychologiquement Maxime. Le sol allait bientôt bouger, il fallait alors empêcher ces tremblements de terre de se produire. Le Serpent se remémora alors tout ce qu'il avait appris au cours des derniers mois. Incapable de débarrasser Hertzenfoulchenheim de ses tables basses, il pouvait néanmoins envisager accomplir un acte moins ambitieux. Il ferma les yeux. Fit abstraction du bruit du lit. Se concentra. Et il y arriva.

Par la force de son esprit, Maxime avait immobilisé le sol, alors qu'il n'avait pas encore bougé.

Le Lit qui fait du Bruit