Georges la Saucisse

J'ai écrit cinq contes !

Voilà deux heures que Théo-Gandalf avait quitté son domicile, et le crocodile ne le voyait toujours pas rentrer. Il termina les olives apéritives au frigidaire, et décida de se rendre à la rencontre du citron, pour voir ce qu'il faisait depuis tout ce temps. À peine la porte ouverte, le crocodile avait déjà atteint son objectif. Le scientifique était devant chez lui, en train d'arracher le bitume.

“Qu'est-ce que vous fichez encore, cronch cronch ?” “Ah vous êtes enfin là, alors aidez-moi à récolter un maximum de gravillons.” “Mais pourquoi vous massacrez la route, cronch cronch ?” “L'orange qui crie depuis tout ce temps a plein de plaies. Alors pour les cautériser, je récupère tout le gravier que je trouve dans le but de l'appliquer dessus, et lui permettre de partir avec un début de cicatrisation.” “Vous voulez cicatriser des plaies avec des petits cailloux, cronch cronch ? Cette orange, vous voulez la soigner ou lui filer le tétanos ?” “Dans le pire des cas, elle meurt et on l'entendra plus hurler. Dans le meilleur des cas, elle va partir au loin se faire mieux soigner et on l'entendra plus hurler. Y'a pas de mauvaise solution.” “Vous pourriez aussi appeler les secours, cronch cronch.” “Ils pourront pas passer dans cette rue, j'ai arraché toute la route.” “Mais ... c'est vrai, on peut plus passer, cronch cronch.” “Oui, c'est ce que je viens de dire.” “Mais non, c'est surtout que le tour vélocycliste doit passer dans cette rue cet après-midi !” “Quoi ?” “D'ici quelques minutes, il y aura des dizaines de dizaines de vélos qui vont traverser cette rue, alors non seulement ils vont galérer comme c'est pas permis pour rouler sur ce bitume sans gravillons, mais en plus, ils risquent d'écraser l'orange, cronch cronch.” “Ah bah parfait, ça fait une troisième option où on l'entendra plus.” “Il faut agir vite. Tant pis, je vais vous aider à démolir la route, crounche crounche. Crounche c'est quand je suis déçu.” “J'avais compris.”

Les deux compères “Je suis pas son compère, cronch cronch.” bon si vous le dites. Les deux gugusses avaient mis les bouchées doubles. L'arrachage des gravillons du bitume se faisait à folle allure. Jamais autrefois un pareil chantier n'avait été constaté dans cette rue. “Comme je vous ai dit, tous mes voisins sont partis quand j'ai fait mon aspirateur quantique, donc la rue n'a plus été entretenue depuis.” Ils devaient faire vite, car au loin, on entendait les premières chaînes de vélo s'approcher. “Oh non, cronch cronch, au loin, j'entends les premières chaînes de vélo s'approcher.” C'est ce que je viens de dire. “Il faut encore combien de gravillons, cronch cronch ?” “Là on en a pour couvrir les trois quarts de l'orange, on aura jamais le temps d'arracher assez de cailloux pour tout recouvrir.” “Vite cronch ! Vite cronch !” Le rythme s'accélère. Le crocodile mit toutes ses forces pour démolir le restant du macadam de la rue, Théo-Gandalf de son côté commençait à appliquer les gravillons à l'orange, le crocodile lui lançait ce qu'il arrachait, voilà la moitié de l'orange couverte, les bruits de vélo s'intensifient, le crocodile commence à attaquer la route avec les dents, l'orange est couverte aux trois quarts, le peloton de tête entre dans la rue, le crocodile fait barrage, tous les vélos lui rentrent dedans, sont projetés en l'air et s'éclatent au sol sur la route endommagée, blessant grièvement plusieurs sportifs, mais le citron a juste le temps de finir de recouvrir l'orange et de la déplacer sur le côté pour éviter que les cyclistes ne lui atterrissent dessus.

L'orange était sauvée. Mais on ne pouvait pas en dire autant des cyclistes ... De son côté, Théo-Gandalf constatait les dégâts. “Ah bah j'ai pas assez de cailloux pour sauver tout le monde, alors je m'en vais. Allez, venez euh ... il s'appelle comment ce crocodile déjà ? Bon, le croco, venez on s'en va.”

Mais aucune réponse ne provenait du crocodile, qui était inconscient.

Les Gravillons du Bitume

Théo-Gandalf s'approcha des lieux de l'accident, le crocodile ne bougeait plus. Il ne put également mesurer son pouls. C'était terminé. “Je crois qu'il savait ce qu'il faisait.”

Cette phrase provenait de l'orange, qui s'était redressée. Intégralement recouverte de gravillons, elle pouvait désormais se déplacer. “Quand je gisais encore au sol et que vous détruisiez la route pour me sauver la vie, le crocodile est venu à moi, et m'a confié qu'il pensait ne pas sortir de cette mission indemne. Il s'est sacrifié pour nous sauver, vous, moi, pas les cyclistes par contre, mais vous et moi lui devons la vie.” “C'est ballot quand même.” “Vous avez pas l'air plus ému que ça.” “Bah tant pis ma foi. Tout le monde meurt un jour mais bon, c'est pas souvent une étape joyeuse.” “Il s'y est préparé. Il m'a confié avoir laissé une lettre sur un de vos bancs de fenêtre, vous étant destinée.” “Ah bon ?” “Oui.” “Bon bah d'accord.” “Voilà.” “Bon bah je vais aller voir du coup.” “Et bien je vais vous laisser, merci encore pour tout.” “Oui, j'espère que vous retrouverez votre peau d'orange, euh ... vous vous appelez comment, déjà ?” “Clémentine.” “Mais vous êtes pas logique !”

Théo-Gandalf était rentré chez lui, non sans avoir enjambé les centaines de cyclistes agonisant devant sa porte. Une enveloppe l'attendait effectivement à la fenêtre. La même fenêtre où il avait vu l'orange pour la première fois, la même fenêtre où il avait essayé d'installer un rideau en feuilles A4, la même fenêtre, qui avait servi pour à peu près tout dans cette aventure, et c'était bien pratique pour s'y retrouver. Un moment d'hésitation. Le citron ressentait une émotion. Cela lui arrivait peu, car en tant que triple-docteur, il avait décidé de faire abstraction de tout sentiment pour diriger ses études de la manière la plus neutre qui soit. Mais là, bien qu'il ne connaissait le crocodile que depuis peu, une curieuse sensation l'envahissait. Une sensation de perte, de tristesse. Théo-Gandalf décacheta l'enveloppe, en sortit une feuille, l'une des feuilles de son ancien rideau, sur laquelle il était écrit : “Je vais me faire renverser par des vélos, cronch cronch.”

La voix lisant cette phrase avait également retenti en bas de la rue, le crocodile était bien présent et bien vivant ! “Hein ? Mais vous êtes pas mort espèce de guignol ?” “Et bien non, car il se trouve que je suis magicien, cronch cronch ! J'ai appris à voir l'avenir à l'école de magie à l'autre bout de la ville, et je me suis sorti de cette nuée de cyclistes avec un tour de passe-passe cronch cronch !” “Mais là-bas, je vois encore votre corps entassé sous les vélos !” “La magie, cronch cronch ! On fait des choses merveilleuses avec !” “C'est pas possible, la magie ça existe pas !” “Regardez dans l'enveloppe, j'ai laissé autre chose, cronch cronch.” Dans l'enveloppe se trouvait également ... le cinq de pique. “Mais ... c'est la carte que j'avais choisi ! Je vous crois, vous êtes vraiment magicien !”

La Lettre à la Fenêtre

“Bon cronch cronch, je suis peut-être magicien, mais je vous avouerai que mes compétences ne me permettent pas d'en savoir plus sur le malfaiteur de l'orange.”, dit le crocodile pour commencer l'épisode sur de bonnes bases. “Ah mais vous êtes encore là-dessus ? C'est bon, elle est partie l'orange, la vie peut reprendre son cours.” “Non, il faut retrouver ce jardinier extrémiste, groar groar. Il a de toute évidence maltraité volontairement ce pauvre fruit, il faut savoir pourquoi et l'empêcher de récidiver, groar groar. Allons récupérer un de ses prospectus en ville, il doit y avoir son adresse dessus.” “Bon très bien, je vous suis. J'avais rien prévu cet après-midi de toutes façons.”, conclua Théo-Gandalf avec un enthousiasme non dissimulé.

Le duo avait facilement pu trouver un prospectus, comprenant une adresse qui les mena à un dojo. En entrant, ils tombèrent sur un samouraï qui sautillait un peu partout en chantant : “Bonjour bienvenue, dans mon dojo. Je suis samouraï, je m'appelle Bernaud. Vous deux semblez exténués, Il va falloir que vous souffliez.

Ça tombe pas mal, je connais un Conte de Noël plutôt très bien. Asseyez-vous et profitez De cet interlude bien mérité.

Il était une fois, dans un château, Un dragon qui était pataud. Tous les matins, dans la salle de bains, Il se nettoyait, pendant trois heures, pour rien.

Et tout le monde était fâché. Personne ne pouvait se laver. Mais quand le dragon ressortait, Plus personne n'osait râler.

Quand il n'était pas très content, Il crachait du feu sur beaucoup de gens. Dans le château, ça sentait mauvais, Parce que tout le monde avait brûlé.

Un jour arriva un personnage, Contrôleur du fisc avec un bel âge. Il se trouvait que le dragon N'avait pas payé sa taxe d'habitation.

Le contrôleur frappa à la porte, Le dragon dit 'Mince, un cloporte !'. Le contrôleur l'avait entendu, Il répondit 'Quel malotru !'.

Mais les habitants de la bâtisse Ne l'entendaient pas de cette oreille. Du dragon ils ont attrapé les cuisses, Puis l'ont jeté dans un nid d'abeilles.

Piqué une fois tousse piqué deux fois tousse, Piqué trois fois tousse piqué tousse quatre fois tousse, Piqué cinq fois tousse piqué six fois, À la septième fois tousse, il décéda tousse tousse tousse.

tousse tousse tousse tousse pardon.

Le contrôleur n'eut pas son argent, Mais la salle de bains était libre. Les habitants étaient contents, Ils pouvaient maintenant installer la fibre Dans la salle de bains.”

“Et qu'est-ce que vous voulez que ça nous fiche ?” demanda Théo-Gandalf. “Et bien, je suis le cousin du dragon de ce conte.” répondit le samouraï. “Et qu'est-ce que vous voulez que ça nous fiche ?” demanda Théo-Gandalf. “Bah j'ai voulu me présenter, mais vous en avez rien à taper.” répondit le samouraï. “On est venu pour voir le jardinier qui a officié chez Clémentine l'Orange.” “Je ne l'ai pas vu depuis deux mois.” “Merci de nous avoir fait perdre notre temps.” “Mais je peux vous dire où il est.”

Interlude Joyeux : Le Dragon et le Samouraï

L'adresse donnée par le samouraï menait à une petite maisonnette ma foi fort charmante. Le crocodile et Théo-Gandalf frappèrent à la porte, et un petit monsieur leur ouvrit. “Euh bonjour.” dit le petit monsieur d'une voix très basse. “Euh bonjour.”, répondit Théo-Gandalf, “Nous cherchons l'ancien jardinier de l'extrême de la ville.” “Euh c'est moi, qu'est-ce que je peux faire pour vous ?” “Et bien cronch cronch, ...”, enchaîna le crocodile, “C'est vous qui avez taillé la peau de Clémentine l'Orange ?” “Euh c'est moi, oui.” “Ah euh ...” “Euh ...”

Théo-Gandalf et le crocodile ne savaient pas trop comment enchaîner cette conversation. Le petit monsieur continuait de les regarder comme des vendeurs de calendriers des pompiers. “Alors euh cronch cronch, comme ça vous découpez des gens ?” “Non mais si c'est pour sortir des phrases comme ça face à un meurtrier, vous pouvez vous abstenir aussi.” “Euh je vous arrête, je suis pas meurtrier, je déchiquète.” “Je savais même pas qu'on pouvait conjuguer ce mot, cronch cronch.” “Non mais attendez, je vais parler en fait. Alors euh ... vous avez lancé des sécateurs sur une orange, que vous avez a priori laissé pour morte dans ma rue après avoir taillé une grande partie de son écorce.” “Euh j'ai pas lancé les sécateurs sur elle. Je faisais du jardinage de l'extrême, je sais pas si vous connaissez le principe, en fait.” “Non mais on m'a expliqué c'est bon. Au passage, votre collègue m'a dit qu'il vous avait pas vu depuis deux mois, donc vous étiez vraiment encore en fonction quand vous êtes allé chez Clémentine ?” “Euh oui, on a fondé le dojo de jardinage avec mon collègue Bernaud. Mais on a eu des divergences d'opinion, donc on a continué chacun de notre côté mais au même endroit. Moi je prends le dojo les jours pairs et lui les jours impairs.” “Par divergence d'opinion, vous entendez que le samouraï découpe pas les gens comme vous ?” “Euh alors à ce propos, je découpe pas forcément tous les gens, surtout les agrumes en fait, comme les oranges et les citrons par exemple.” “QUOI ?” “Euh oui parce que ... c'est un peu long à expliquer, mais en fait, c'est sous votre peau que” “VOUS VOULEZ ME DÉCOUPER MOI AUSSI ?” “Euh c'est pas impossible en effet.” “ET L'ORANGE ELLE SAVAIT QUE VOUS VOULIEZ LA DÉCOUPER ?” “Euh non, parce que généralement, les gens sont pas vraiment d'accord.” “GNNGHGNHGNHNGGHGNHGGHNG”

Théo-Gandalf avait cassé. Le crocodile qui assistait à la conversation restait plus abasourdi qu'à l'accoutumée. Et le petit monsieur n'avait pas vu son humeur ni son attitude évoluer depuis le début. “Euh je peux vous exposer mon parcours, mais c'est un peu long à expliquer, mais vous pouvez entrer si vous voulez, je vous offre un café et je vous découpe ensuite.” “GNNGHGNHGNHNGGHGNHGGHNG” “Euh ou on fixe un rendez-vous la semaine prochaine chez vous et je viens avec mes outils, pas de souci, je suis pas pressé.” “GNNGHGNHGNHNGGGGGGGG...” Théo-Gandalf s'était évanoui.

Le Calme Déchiqueteur

Théo-Gandalf s'était éveillé, il avait toute son écorce, et était assis à une table face au crocodile. “Bien dormi, cronch cronch ?” “Euh ... il est parti le jardinier ?” “Oui, au moment où vous vous êtes évanoui, je vous ai transporté d'urgence à l'autre bout de Hertzenfoulchenheim cronch cronch, mais le jardinier nous a pas suivi, au contraire, il est rentré chez lui.” “Et bien ... merci beaucoup, vous avez sauvé ma peau. Mais on est où en fait ?” “Vu que l'heure du repas approche, je vous invite dans mon restaurant préféré, vous avez bien besoin de manger à mon avis, cronch cronch.” “Et bien ... merci beaucoup, vous avez sauvé mon estomac. C'est quoi le menu ?” “Il est dans votre assiette, miam miam.”

Le scientifique pencha la tête et vit ... une espèce de pompe dans une assiette. “Et bien ... ça se mange comment ?” “C'est la spécialité du restaurant, une pompe à tagliatelles. Vous appuyez dessus, et des tagliatelles sortent dessous, miam miam. Tenez, je vous montre.” Le crocodile avait également une pompe avec une assiette. Il appuya, et cela fit un bruit dégoûtant : protch. De la pompe étaient effectivement sorties des tagliatelles, à la bolognaise à juger l'aspect. “Il faut réappuyer régulièrement sur la pompe pour s'assurer que toutes les pâtes soient sorties, miam miam. Essayez ! C'est ludique.” “Bon bah ... c'est bien parce que j'ai faim.” protch, de la pompe vendue au scientifique étaient sorties des tagliatelles au pesto. “Bon appétit, miam miam.” “Bonne chance, beurk beurk.”

Malgré les bruits des pompes, les deux protagonistes tentaient de tenir une discussion sensée. “Bon, c'est pas tout protch, mais maintenant, je vais devoir vivre en sachant qu'un gugusse veut me découper, et ce n'est pas une manière très protch agréable de vivre.” “Vous sachant en protch danger, je ne vous laisserai plus seul tant que cette histoire ne sera pas réglée, cronch miam.” “Mais vous savez, vous pouvez vivre protch votre vie. Vous sentez pas obligé d'être mon protch garde du corps.” “protch Non, vous êtes en danger, j'aide les gens en danger, miam cronch. Vous avez vu sa taille de toutes façons protch, il est tout petit, il peut entrer en entier dans ma gueule. S'il tente quoique ce soit protch, je le mange protch protch, euh cronch cronch.” “Bon, protch si vous le dites.” “J'ai peut-être une idée, protch cronch. Vous êtes scientifique, et le jardinier protch a l'air ouvert à la discussion. Et si on organisait quand même ce rendez-vous entre vous, que vous puissiez parler, cronch protch ?” “Vous voulez dire protch que je dois débattre avec quelqu'un qui veut ma mort ?” “C'est la liberté d'expression. protch De toutes façons, je vous l'ai dit, s'il vous attaque, je l'attaque, cronch cronch.” “Vous avez une drôle de définition de la liberté d'expression mais soit. proooootch Ah, j'ai plus de pâtes.” “Mais oui, essayez d'en savoir plus sur ses intentions, protch cronch, et puis après, peut-être qu'on pourra négocier.” “Vous pensez vraiment que je peux le faire changer d'avis ?” “Non, mais au moins on aura essayé, cronch protch.” “Vous finissez pas vos pâtes ?” “Non, j'aime pas la bolognaise, beurk beurk.”

La Pompe à Tagliatelles

Une table et deux chaises avaient été posées en plein milieu de la rue où habitait Théo-Gandalf. Ce dernier était assis sur l'une de ces deux chaises, le jardinier de l'extrême sur l'autre. Le crocodile était de son côté aux côtés du citron, surveillant les alentours, tout en essayant de trouver une position confortable sur le bitume dégravillonné. C'est ce dernier qui avait eu l'idée de cette disposition de débat exotique, comme quoi ça faisait plus dramatique vu que tout était en ruines autour d'eux. Le scientifique ouvrit le débat.

“Alors, ... parlez-moi un peu de vous. Qui vous êtes, pourquoi vous voulez ma peau, vos hobbies, un peu, tout ça, ...” “Euh je m'appelle Louis Quatorze. Avec le samouraï Bernaud, vu qu'on aimait bien les couteaux, on a ouvert un dojo de jardinage pour les pros. Lui il fait samouraï sur son temps libre, et sur le mien, je suis ce qu'on appelle ... un Peleur de Peaux.” “Mais ... le verbe peler, ça veut déjà dire 'enlever la peau', alors en fait, vous pelez la peau ... de la peau ?” “Euh, ça peut arriver s'il y a plusieurs strates, mais c'est surtout que 'peleur' tout seul, ça faisait un peu moche, alors j'ai ajouté un mot derrière. Euh donc je suis Peleur de Peaux, et je découpe surtout les agrumes, vu que cette catégorie de fruits compose la majeure partie de la population d'êtres vivants qui ont sous leur peau ... des pépins.” “Je ... euh ... oui, admettons.” “Euh et une fois que j'ai retiré la peau, je peux donc enlever les pépins. Et du coup, les agrumes ont plus de pépins et vivent mieux, je suppose.” “... ... ... quoi ?” “Euh autrefois, j'étais membre d'une espèce d'organisation qui appelait ça des tracas, et leurs idées, c'était de rendre les tracas agréables, de faire apprécier leurs pépins aux gens, car il paraît que les tracas sont de toutes façons inévitables, donc qu'il fallait apprendre à vivre avec et s'en réjouir. Euh moi au final, j'étais pas trop d'accord, et vu qu'on pouvait appeler ça des pépins aussi, je me suis dit qu'il était plus simple de se débarrasser de nos pépins plutôt que de chercher à ce qu'ils prennent toute la place.” “Je ne comprends absolument pas du tout ce que vous me racontez.” “Euh bon, ça tombe bien, j'ai une pastèque.”

Louis Quatorze avait amené avec lui un petit sac, duquel il sortit une pastèque morte pour la poser sur la table. Il prit également un couteau. Le crocodile se mit sur ses gardes. “Euh voyez-vous, la pastèque est un fruit que l'on compare souvent à un grand verre d'eau. Pour autant, tel quel, ce fruit est imbuvable. Euh vous suivez ?” “Je vais essayer.” “Euh pour faire en sorte que cette pastèque ne soit plus imbuvable, il faut d'abord que je pèle sa peau. Alors je prends mon couteau comme ceci, tchoc, tchoc. Et voilà, ma pastèque n'a plus de peau, on ne voit que ce qui est sous la peau, à savoir le fruit.” “C'est fabuleux.” “Euh pour autant, on ne peut toujours pas boire ce fruit, car il est plein de pépins. Il faut d'abord les retirer, sinon c'est nous qui aurons des pépins, dans le corps, et ce sera un sacré pépin de digérer ces pépins. Euh donc, ... j'enlève les pépins, et on a un fruit qui n'est plus imbuvable, on peut se rassasier car on n'a plus soif, plus de pépin.”

Louis Quatorze avait fini son explication. Théo-Gandalf mit un moment à répondre. “... ... ... quoi ?”

La Pastèque Inbuvable

La seconde partie du débat avait débuté, Théo-Gandalf tentait désormais de raisonner Louis Quatorze. “Vous ne vous êtes jamais dit que découper la peau des gens ... ça leur fait mal ?” “Euh oui.” “... et que les gens n'aiment pas avoir mal ?” “Euh oui, mais les gens n'aiment pas avoir de pépins non plus.” “Et le consentement, vous en faites quoi ? Si la personne refuse d'être découpée ?” “Euh ça veut dire qu'elle préfère avoir des pépins, mais ce n'est pas une réflexion sensée.” “Parce que la votre des réflexions elle est sensée ?” “Euh oui, la peau est découpée, mais la douleur est moindre par rapport à ce que fait un pépin s'il est laissé tel quel.” “Mais, ... j'ai des pépins moi aussi ! Et je m'y suis habitué !” “Euh vous êtes un de ces représentants du tracas agréable alors, vous avez préféré vous habituer à vos pépins plutôt que de les enlever.” “Et puis vous mélangez aussi les pépins physiques des pépins métaphoriques pour désigner un ennui.” “Euh, ça reste des pépins.” “Justement, c'est noble de votre part de vouloir que les gens aillent mieux, mais quitte à enlever les pépins, vous pouvez pas plutôt enlever les pépins métaphoriques, qui n'imposent pas de changer les agrumes en charcuterie ?” “Euh non, parce que j'ai mon expérience de jardinier de l'extrême, et que je peux mettre mes compétences à profit pour enlever les pépins sous la peau. Euh c'est une expertise que je mets à profit pour servir une noble cause comme vous dites.” “MAIS C'EST PAS NOBLE DE LAISSER LES GENS MOURIR COMME VOUS LE FAITES ! CLÉMENTINE L'ORANGE, VOUS L'AVEZ DÉCOUPÉE ET LAISSÉE POUR MORTE DANS MA RUE, ELLE POUVAIT PLUS BOUGER SANS RISQUER LA MORT ! VOUS LUI AVEZ PEUT-ÊTRE ENLEVÉ DES PÉPINS PHYSIQUES, MAIS VOUS AVEZ CRÉE UN PÉPIN MÉTAPHORIQUE, UN PÉPIN CONSIDÉRABLE MÊME, VU QUE VOUS AVEZ FAILLI LA TUER !!” “Euh mais je vous ai dit, mon expertise, c'est les pépins sous la peau.”

Théo-Gandalf perdait de plus en plus son calme, le Peleur de Peaux de son côté n'avait toujours pas changé de ton, il restait très calme, et distribuait ses réponses d'une manière si froide qu'elle aurait résolu le problème du réchauffement climatique. “... vous découpez les gens sans leur consentement, même en médecine ils vous demandent votre avis avant de vous enlever un cancer.” “Euh mais pas tout le temps, si la personne peut plus répondre on peut plus savoir, et ça donne des débats sur l'euthanasie ensuite.” “Mais les gens que vous découpez sont en état de répondre !” “Euh s'ils veulent vivre avec leurs pépins, c'est qu'ils ne pensent plus raisonnablement, car j'en reviens à l'argumentaire des fanatiques du tracas agréable.” “Et une fois l'opération terminée et le cancer enlevé, les chirurgiens font en sorte que le patient puisse encore vivre ensuite. Ce que vous n'avez pas fait pour Clémentine.” “Euh parce que je suis Peleur de Peaux, pas Dépeleur de Peaux.” “Et vous n'avez pas songé à arrêter d'être Peleur de Peaux tant que vous n'aviez pas reçu de formation de Dépeleur de Peaux ?” “Euh mais cette formation n'existe pas. Vous inventez des métiers, là.” “MAIS PELEUR DE PEAUX ÇA EXISTAIT PAS NON PLUS AVANT QUE VOUS DÉBARQUIEZ, PAUVRE TÂCHE.” “Cronch cronch, Théo-Gandalf, vous vous emportez, vous aviez raison, ce débat ne menait à rien, c'était une mauvaise idée, venez, on rentre, crounche crounche.” “Euh, du coup, on se dit quel jour pour le rendez-vous pour vous découper ?” “GNNGHGNHGNHNGGHGNHGGHNG.”

Froides Réponses

Théo-Gandalf s'était à nouveau évanoui, et au réveil, il se trouvait à proximité de la maison de Louis Quatorze. Le crocodile était toujours avec lui. “Bien dormi, cronch cronch ?” “Je me suis encore endormi ?” “Oui, mais vous vous réveillez à temps cronch cronch, j'ai appelé les forces de l'ordre pour qu'elles tentent un assaut sur la maison du jardinier, et elles étaient d'accord vu que ça impliquait de casser des trucs, cronch cronch.” “Ah.” Sur ces mots, une force de l'ordre s'approcha de la maison du jardinier. Il s'agissait d'un dinosaure-tractopelle. “Un dinosaure-tractopelle ?” “Oui cronch cronch, c'est une amie qui fait sept mètres de haut, elle a un corps de diplodocus et une tête de pelleteuse, c'est pratique pour les assauts, cronch cronch.” “Bon, si vous le dites.”

Le dinosaure-tractopelle saisit son haut-parleur, il s'agissait d'un tube de carton, afin de hurler ses droits à Louis Quatorze avant de charger. “Louis Fernand Quatorze, co-gestionnaire du dojo de jardinage de l'extrême de Hertzenfoulchenheim, détenteur d'une licence professionnelle botanique et agriculture option outils de maîtrise du jardinier spécialité sécateur, autoproclamé Peleur de Peaux suite au déchiquetage de l'écorce de la dénommée Clémentine l'Orange, petit monsieur ; au nom de la loi du village de Hertzenfoulchenheim, circonscription du dividende de secteur Presque Quart-Est de l'Univers Feuillu, je vous place désormais en état d'arrestation sous la juridiction du gouverneur du village voisin, pour trouble à l'ordre public, pratique illégale multirécidiviste et non règlementée de la chirurgie sur agrumes non consentants, et menaces de mort ; veuillez sans plus tarder quitter votre domicile afin de vous rendre aux forces de l'ordre de Hertzenfoulchenheim, et ce en gardant vos mains bien visibles au-dessus de votre tête si vous disposez de mains et d'une tête, autrement veuillez vous référer à l'article 712-P du Code de la Propriété Intellectuelle alinéa 4 sur les procédures d'arrestation de personnes aux corps jugés non conventionnels par le Traité de la ville de Traité établi en l'an Y ; un refus pouvant entraîner une perquisition de votre domicile avec l'usage de la force tel que règlementée par le Code de la Consommation et du Commerce à l'article deux.” “Franchement, Louis Quatorze a eu le temps de filer sept fois avant la fin de la lecture de ses droits.” “On devrait pas avoir de droits, cronch cronch.” L'intuition de Théo-Gandalf était correcte, le jardinier était absent de son domicile.

Dix minutes s'étaient écoulées depuis la lecture des droits, sans réponse de l'intéressé, la force de l'ordre pouvait donc désormais mener l'assaut. “C'est pas quinze minutes la durée règlementaire ?” “Si, mais y'a pas de contrôle des bavures, cronch cronch, alors les forces de l'ordre sont plutôt libres d'agir comme elles le sentent.” Un vacarme assourdissant était émis par la destruction du domicile de Louis Quatorze. Puis une fois le domicile réduit en miettes, le dinosaure-tractopelle s'en alla. “Mais, elle part juste comme ça, sans chercher d'indices sur où pourrait être le Peleur de Peaux ?” “Bah oui, cronch cronch, vous avez pas entendu les droits ?” “Je me suis endormi au milieu.” “Le domicile a été perquisitionné, mais c'est tout, cronch cronch. C'est déjà bien.” “Bon bah je vais mourir alors.”

Le Dinosaure-Tractopelle

Deux jours étaient passés depuis la destruction du logis de Louis Quatorze. Théo-Gandalf sombrait néanmoins dans l'angoisse à l'idée que le jardinier vienne lui ôter son écorce, et n'osait plus quitter son domicile. Le crocodile ne le quittait plus non plus, mais s'inquiétait malgré tout pour sa santé. “Écoutez, cronch cronch. Il ne faut pas que vous dépérissiez non plus, tenez, ça vous dit une petite virée au supermarché, pour vous changer les idées, cronch cronch ? Même si c'est pour rien acheter, ils passent toujours des musiques sympa sur leur radio.” “Et s'il allait au supermarché lui aussi ? S'il me voit il va me découper ?” “Mais non, je vous promets qu'on verra pas Louis Quatorze au supermarché, cronch cronch.”

Le duo se rendit finalement au supermarché. Après quelques pas, il arriva dans le rayon des balais, où il vit ... Louis Quatorze !

“VOUS M'AVEZ MENTI IL EST LÀ !” “Je pouvais pas savoir cronch cronch !” “ET BIEN FAITES PAS DES PROMESSES QUE VOUS POUVEZ PAS TENIR !” “Euh je vous entends, vous savez. Bonjour, au passage.” “NE M'APPROCHEZ PAS !” “Euh mais je vous ai rien fait.” “Qu'est-ce que vous fichez ici, cronch cronch ?” “Euh et bien, j'avais quitté ma maison pour aller peler la peau d'une pomme, j'ai récupéré ses pépins, et en revenant, il y avait un tas de gravats à la place de ma maison. Euh donc là je viens acheter un balai pour nettoyer.” “VOUS MENTEZ ! VOUS M'AVEZ SUIVI, ET VOUS ÊTES LÀ POUR ME DÉCOUPER MOI AUSSI.” “Euh non, comme je vous dis, j'ai besoin d'un balai, alors je viens dans le rayon des balais pour acheter mon balai. Vous pouvez commencer.”

Cette dernière phrase était adressée au rayon des balais. Il se trouve en effet que dans ce supermarché, les balais parlent, et doivent prospecter les clients du magasin pour être vendus. À la demande de Louis Quatorze, les balais se sont donc succédé pour se présenter : “Je dispose de poils soyeux, détachés directement d'un yack des plus hautes régions de l'Univers Feuillu. Leur robustesse n'est plus à prouver, ils sont capables de nettoyer n'importe quoi, et vous pouvez compter sur mon manche en titane pour ma solidité.” “Ne cherchez plus le balai de l'an 3000 ! C'est moi ! Doté d'une batterie en lithium, vous pouvez me connecter à votre smartphone depuis une application qui vous géolocalise et détecte le taux d'humidité de votre rue, et adapte ma force de nettoyage en fonction !” “Mon bois est composé à 78% de bois recyclés issu de filières équitables, où le producteur est rémunéré à hauteur de 46% du prix final du produit. Ma partie nettoyante est quant à elle intégralement végétale, car composée de noix de coco également recyclées.” “Je suis le moins cher !”

Les balais avaient fini leur exposé. La parole était à Louis Quatorze. “Euh, je vais prendre le recyclé.” “VOUS M'AURIEZ PAS UN PEU OUBLIÉ PAR HASARD ?” “Euh, mais je croyais qu'il fallait pas s'occuper de vous pour le moment, mais ne vous inquiétez pas, j'ai prévu de passer chez vous dans la semaine. Euh n'hésitez pas à prendre des bains chauds d'ici là, ça va ramollir votre écorce et ça me facilitera le travail.” “GNNGHGNHGNHNGGHGNHGGHNG.” “Euh bon je vous laisse, tenez, si vous avez besoin de vous détendre, écoutez un peu la radio du magasin, c'est mon père qui chante en ce moment, et ses musiques sont connues pour apaiser les gens.”

Théo-Gandalf tendit l'oreille pour entendre la radio, et fut tétanisé en entendant les paroles qui en sortaient : “... Et quand bien mêêêêême, je mange des clous.” Gandalf le Chanteur était le père de Louis Quatorze.

Le Rayon des Balais

“Vous m'apportez des nouvelles bien tristes, mais je vous remercie de le faire. Je suis sincèrement désolé que mon fils vous menace de mort à ce point, je ne pensais pas qu'il deviendrait ainsi, et j'admets que c'est en partie de ma faute.

J'ai voulu profiter de ma carrière dans la chanson pour élever Fernand dans le bonheur de ne jamais manquer de rien, mais cette carrière a choisi de partir en chute libre quelques mois après sa naissance. Comme beaucoup de stars de l'époque, j'ai cru que ma gloire me protègerait du besoin pour le restant de mes jours, mais je me trompais lourdement. Cette gloire n'a été qu'éphémère. J'ai chanté que je mangeais des clous et cela m'a apporté le succès, mais peu de personnes m'ont suivi au-delà de ce tube. J'étais passé de star à ringard en deux ans.

Mais je ne pouvais pas me permettre d'abandonner mon fils, il avait besoin de moi. Alors j'ai chanté le titre 'Je mange des clous 2', puis 'Je mange des clous 3', mais il était déjà trop tard. Les ventes de ces morceaux n'ont pas atteint 1% de la popularité de l'original. Je devais continuer à chanter, je n'avais pas le choix, mais tout ce que me rapportait ma musique suffisait à peine à couvrir les besoins de Fernand, et les miens passaient systématiquement en second plan.

C'est à ce moment que j'ai craqué. J'ai voulu faire de mon fils une star de la chanson à son tour, alors je lui ai peu à peu appris à être utilisé. Au début, j'en faisais un jeu, je lui disais 'Allez, on joue au microphone !', et je lui passais un micro, il pouvait chanter ce qu'il voulait, et je lui donnais des conseils pour s'améliorer, chanter mieux encore. Et le temps a passé, mais le chant l'intéressait de moins en moins. Il grandissait, et ce n'était plus un enfant qui voulait jouer au microphone tout le temps, mais je ne l'ai pas compris tout de suite. Je l'ai forcé à suivre des cours de chant, à participer à des concours dans l'espoir de gagner des prix même si c'était un panier garni, à travailler sa voix et sa prestance jusqu'à 100 heures par semaine, c'était inhumain, mais je lui disais qu'il se donnait de manière exceptionnelle, et qu'il en ferait quelque chose d'exceptionnel. Il ne voulait pas chanter, mais je l'ai contraint. J'ai fait jouer son empathie en lui disant qu'on avait ... des pépins.

Un jour, il a décroché un contrat pour un titre avec un célèbre DJ. On allait peut-être sortir la tête de l'eau, mais je crois que c'est ce jour-là que quelque chose s'est brisé en lui. Le deal était simple : le producteur de la chanson voulait vendre ce titre comme 'le titre du fils de Gandalf le Chanteur, son hommage à son héritage', et il ne croyait pas si bien dire, le titre en question se nommait 'J'ai mangé des pâtes', en référence à 'Je mange des clous'. Fernand était intimidé. Il haïssait toujours plus le chant, et je ne l'ai pas vu. Il contenait en lui une rage qui a explosé sous une forme inattendue, en enregistrant la chanson. Il a joué au microphone, mais il ne pouvait subitement plus commencer aucune phrase sans la ponctuer ... d'une hésitation. Il a chanté tout au long du morceau, mais toute sa performance était bâclée. Il ne cessait de chanter 'Euh j'ai mangé des pâtes. Euh j'ai mangé des pâtes. Euh j'ai mangé des pâtes. Euh j'ai mangé des pâtes.'. Le DJ était déçu de cette performance, mais ne pouvait décommander Fernand, il avait payé le contrat très cher et ne pouvait y renoncer. Pour éviter une catastrophe dans les charts, il a donc retiré le nom de Fernand des crédits de la chanson, et rebaptisé le titre 'J'ai mangé des pâteuh.' pour que l'hésitation ait l'air normale.

Le soir-même, Fernand m'a annoncé vouloir quitter le domicile, qu'il en avait assez de jouer au microphone, qu'il changerait de nom pour repartir à zéro, et il m'a promis qu'au devant de ce qu'il avait vécu, plus jamais personne n'aurait de pépins. Avec le temps, j'ai compris tout le mal que je lui avais fait, mais je n'aurais jamais cru que de jouer avec un microphone aurait mené à ces conséquences si désastreuses. Je dois réparer ce que j'ai fait, je vais sauver mon fils.”

Les Conséquences du Microphone